La Grande Île n’est pas seulement piétonne : elle est filtrée. L’accès des véhicules au cœur historique passe par des bornes escamotables et des plages horaires de livraison, et il faut une autorisation pour les franchir en dehors de ces créneaux. Pour une intervention de nuit rue des Juifs, rue du Vieux-Marché-aux-Poissons ou du côté de la place du Marché-Gayot, le véhicule reste donc en périphérie du secteur — quais, place Broglie, parkings de ceinture — et le technicien termine à pied avec la caisse. Cinq à dix minutes de marche selon la rue, que nous comptons dans le créneau annoncé plutôt que de promettre un délai que le plan de circulation rend impossible.
La Neustadt, bâtie entre 1871 et 1918 pendant l’administration allemande, couvre un très large quart de la ville : avenue des Vosges, avenue de la Forêt-Noire, quartier des Contades, abords de la place de la République. Ses immeubles en grès rose ont été équipés à l’allemande, et beaucoup l’ont gardé — coffres de serrure encastrés aux cotes germaniques, têtières plus longues, entraxes qui ne correspondent pas aux modèles français courants, portes cochères en fer forgé avec serrure de grand format. Un serrurier qui arrive avec un stock strictement français y repart souvent sans avoir posé la pièce.
Le climat compte aussi, et il ne ressemble pas à celui du reste du réseau. Strasbourg vit sous un régime continental : gelées franches en décembre et janvier, étés lourds et humides dans la plaine du Rhin. Le bois des portes anciennes travaille donc deux fois par an, dans les deux sens. En hiver, l’humidité et le froid font gonfler les portes d’entrée sur rue et gripper les cylindres exposés ; en été, le bois se rétracte et le pêne prend du jeu dans la gâche. Sur les portes de cave, de garage et de cour, ces variations expliquent la majorité des appels saisonniers.
Enfin, Strasbourg est une ville de passage permanent : près de soixante mille étudiants, les institutions européennes et leurs contrats courts, les travailleurs transfrontaliers qui logent d’un côté du Rhin et travaillent de l’autre. Cela se traduit par des baux courts, des colocations qui tournent, des meublés reloués plusieurs fois par an — et donc par des trousseaux dont personne ne sait plus combien de doubles circulent. C’est un motif d’appel à part entière, sans aucune urgence, qui se règle en changeant le cylindre seul entre deux occupants.